France

La dérive conservatrice du nationalisme au Québec

« Que se passe-t-il au Québec ?! »

Posté à 18h00

J’étais venu faire l’interview de ce professeur d’une université écossaise, mais c’est lui qui a posé les premières questions.

Il s’appelle James Kennedy et enseigne les sciences politiques à l’Université d’Édimbourg. Nous étions en pleine campagne pour le référendum sur l’indépendance de l’Écosse en 2014, et le scientifique se grattait la tête en lisant les nouvelles québécoises.

L’homme est un spécialiste du nationalisme. Il a terminé sa thèse de doctorat à Montréal, McGill, au milieu de la campagne référendaire de 1995.

Sa thèse était que le nationalisme moderne au Québec et en Écosse diffère dans sa progressivité des mouvements nationalistes traditionnels presque partout dans le monde. Tant le Parti Québécois (PQ) de René Lévesque que le Scottish National Party (SNP) sont fortement immergés dans le libéralisme anglo-saxon et se distancient du nationalisme ethnique.

Mais ce jour de septembre 2014, l’enseignant ne reconnaît plus le PQ qu’il a étudié. Qu’est-ce que ce « papier de valeur » ? me demanderait-il.

En bon universitaire, il n’a pas voulu commenter à distance ce changement d’identité du nouveau PQ, que Pariso, Bouchard et d’autres ont dénoncé. Mais c’était comme si son modèle scientifique avait repris le dessus sur le terrain…

L’idée même de « nation » québécoise a pris une tournure conservatrice et identitaire dans la dernière génération. Dans un documentaire1 qui sera diffusé sur Radio Canada samedi soir, Francine Pelletier suit le cours de ce qui est clairement une lente déviation ethnocentrique pour elle – du moins pour moi, ainsi que pour plusieurs des personnes qu’elle interviewe.

Un acteur majeur de la mutation intellectuelle du discours nationaliste dominant est le sociologue Jacques Becheman, peu remarqué ces dernières années. Il a été l’auteur de discours sur Pauline Marois, en plus de diriger la thèse de Mathieu Boc-Cote.

Selon Boshemian, après les deux échecs du référendum (1980 et 1995) et le discours d’échec de Jacques Pariso, condamnant “l’argent et les votes ethniques”, les nationalistes québécois ont développé une sorte de “mauvaise conscience”. C’était comme si tous les francophones étaient soudainement incriminés.

Boshemian, quant à lui, prône un “rajustement”, un retour à l’instauration du “nous” franco-canadien au cœur du discours du Parti Québécois – qui n’est pas hostile à “l’autre”. mais qui n’avait plus peur de s’imposer comme tel.

Pauline Maroa a été séduite par l’idée et Becheman a été l’auteur d’un important discours de la première femme Premier ministre. Il s’agissait pour l’intellectuel de se réconcilier avec la « longue histoire » du Québec, y compris des aspects jugés honteux par le milieu progressiste après la Révolution silencieuse. En particulier, le rôle de l’Église, condamné sans nuances, mais indissociable de la « survie » nationale.

Ce « réajustement » est en fait une rupture avec l’esprit libéral qui a imprégné le projet national québécois après la Révolution silencieuse, si l’on écoute le sociologue Gérard Bouchard, également présent dans le documentaire. Selon lui, le Québec vit encore les « débris » de l’échec du référendum. Ce “nationalisme d’ouverture”, créé de manière à ce que “chacun puisse être reconnu comme un idéal collectif” a fait son temps.

Le politologue Jean-Pierre Couture retrace le tournant du nationalisme d’abord dans les milieux intellectuels, quand on a voulu reconsidérer la “Grande Noirceur” et réhabiliter un vieux discours nationaliste passé. Puis Mario Dumont et son inexistante Action démocratique au Québec ont créé la crise des « accommodements raisonnables » de toutes pièces en 2006, comme si l’âme du Québec était anéantie par des minorités irréconciliables. Cela a mené à la création de la Commission Bouchard-Taylor.

Jusque-là, la vision moderne de la « nation » semblait fondée sur le territoire, le Québec, et une langue commune, le français. Mais soudain, la « laïcité » apparaît comme un problème national majeur. Selon Couture, c’est en fait la xénophobie, et en particulier l’hostilité envers les femmes musulmanes, qui est incluse dans le discours public acceptable.

Le Parti Québécois est arrivé troisième lors de l’élection de 2007 et veut répondre à Mario Dumont avec ce nouveau discours – qui pénètre maintenant le gouvernement caquiste.

Apparemment, c’était le 11 septembre 2001 et la prise de conscience que l’extrémisme islamique pouvait toucher le cœur de l’Occident.

Toutefois, Gérard Bouchard se dit impressionné par sa tournée québécoise en 2007 avec Charles Taylor de la qualité de la « culture citoyenne » québécoise lors de ces rassemblements populaires ; “98 % de ce que nous avons entendu avait du sens”, mais cela représente 2 % des choses offensantes et inacceptables que nous avons vues dans les médias le lendemain.

Ils étaient convaincus – peut-être naïvement, comme moi – que ce rapport équilibré calmerait le jeu. Mais à peine présenté, il est reporté par le gouvernement Charest, convoqué par le PQ et l’ADQ, et unanimement démenti : non, on ne touchera pas à la crucifixion de l’Assemblée nationale !

L’ancienne ministre Louise Harel a révélé que c’est ce changement d’identité qui l’a amenée à quitter le Parti québécois. « La volonté d’investir dans les relations avec les communautés culturelles ou les Québécois d’horizons différents a perdu tout intérêt », ont déclaré les nouveaux dirigeants. Pour elle, c’est une impasse.

L’ancien candidat chef du parti Pierre Serre parle d’un “tragédie”. Le projet Citoyenneté québécoise, promu par Jean-François Lise, qui voulait tester les immigrants au Québec, et tout ce changement « a fermé le parti à la modernité, au nouveau Québec qui émergeait autour de lui ».

Comment ne pas prouver qu’on a raison quand on voit le départ du Parti Québécois de la jeune génération – aussi bien représentée dans le documentaire?

L’historien et journaliste Jean-François Nado parle directement de « Make America Great Again » au Québec : un regard en arrière, enraciné dans un « conservatisme débridé ».

L’historien Pierre Antilles est particulièrement intéressant lorsqu’il parle d’un retour à une vision anti-immigration qui a marqué le discours nationaliste avant les années 1960.

Vous devinerez que j’adhère au propos principal du documentaire, qui dénonce cette contraction, ce retrait d’un certain nationalisme au Québec.

Mais quoi qu’on en pense, ce film semble plus qu’approprié. C’était nécessaire.

1. Bataille pour l’âme du Québec, sur Tou.tv ou le samedi à 22h30 sur ICI Télé