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COVID-19 : “Ils ont pleuré la moitié deux fois” Coronavirus

Alors que le nombre de décès quotidiens dus au COVID-19 a considérablement diminué depuis les premières vagues, la pandémie continue d’avoir un impact majeur sur les personnes endeuillées.

Je crois qu’il y a beaucoup de gens qui pensent que le deuil pendant le COVID-19 est quelque chose de derrière nous. Je ne pense pas, dit Jean-Marc Barrot, professeur à l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal et propriétaire de la Chaire Jean-Montburquet d’accompagnement social des personnes endeuillées.

Habituellement, les gens accumulent leur chagrin petit à petit. Mais le COVID-19 est toujours là. Ces gens ne peuvent pas faire la paix, dit Mélanie Wachon, qui dirige un projet de recherche et d’accompagnement que j’accompagne avec une quarantaine de personnes en deuil.

De plus, au 1er janvier 2022, plus de 3 600 Québécois sont décédés de la COVID-19.

Nous entendons encore parler de COVID-19. Nous allumons la télé et continuons à parler des morts. Jusqu’à la fin de la pandémie, nous continuerons à pleurer, a déclaré Claudine Massa, qui a perdu sa mère, Réjean Valicet Massa, à cause de la COVID-19.

Pour ceux qui étudient le problème des pertes, les effets de la pandémie sur les pertes sont loin d’être terminés.

Mme Wachon croit que la société doit être consciente des cicatrices que la pandémie a laissées sur les familles en deuil.

Le deuil pandémique est loin d’être terminé, ajoute Valérie Bourgeois-Gerin, professeure de psychologie à l’Université du Québec à Montréal qui dirige un projet de recherche sur le deuil chez les travailleurs de la santé en contexte de pandémie.

“Nous devrons continuer à reconnaître ces privations pendant des années. Ce que nous traversons durera. »

– Citation de Valérie Bourgeois-Gerin, professeure de psychologie à l’UQAM

La banalisation du deuil

Des dizaines de personnes sont décédées au CHSLD Yvon-Brunet de Montréal.

Photo : La Presse Canadienne / Paul Chiasson

Selon Jean-Marc Barrot, face au stress d’accumuler les morts au quotidien, de nombreuses personnes qui ne connaissaient pas quelqu’un décédé du COVID-19 ont choisi d’arrêter d’y penser et de passer à autre chose. Il y a une séparation et une déshumanisation du lien avec la mort, a-t-il dit, ajoutant que cela contribue à la souffrance des personnes endeuillées.

De plus, de nombreuses personnes en deuil pensent que leurs proches décédés ont été oubliés. Toute nouvelle dans les médias à ce sujet rouvre des plaies.

Nous disons : “Ah, il n’y a que deux morts aujourd’hui.” Mais ce ne sont pas que des statistiques. Ils ont de l’expérience, de l’histoire, de la vie. Il leur restait encore quelques mois, quelques années à vivre. Il faut les mettre en valeur et les nommer, dit Claudine Masse.

De son côté, Melanie Wahon a noté que lorsque les vaccins sont arrivés, les autorités ont cessé d’exprimer leurs condoléances aux personnes endeuillées. Les décès sont devenus une statistique parmi d’autres. Leur proche est mort, mais il faisait partie des 15 000 tués. Il y a un sentiment de “eh bien, c’est une autre mort” ou “c’est un vieil homme, elle serait morte de toute façon”. Mais ce sont des mots violents. C’est une forme de banalisation du deuil.

Elle déplore également le fait que les autorités ne se soient jamais excusées pour les milliers de morts en CHSLD. Cette reconnaissance est nécessaire pour entamer une forme de réparation collective, a-t-elle dit.

Des blessures qui ralentissent le deuil

Au début de la pandémie, les mesures mises en place ne permettaient pas aux familles de se dire au revoir en personne.

Photo : Radio Canada

Il est difficile de vivre avec ces épreuves, car de nombreux Québécois ont vécu la mort d’un être cher dans des circonstances inimaginables. Ces personnes se sont retrouvées dans une situation inédite, dans des conditions inédites, raconte Mélanie Wachon.

Claudine Masse n’oubliera jamais le 17 avril 2020. Vers 18h30, elle a appris que sa mère avait la COVID-19. Elle est décédée à l’hôpital avant la fin de la journée.

Elle et son fils ont réussi à lui dire au revoir, mais derrière du plastique transparent, vêtus de la tête aux pieds de vêtements de protection.

“Je ne pouvais pas la prendre dans mes bras. C’est une scène qui ne sera jamais oubliée. C’est un traumatisme pour le reste de nos jours, c’est clair. »

– Citation de Claudine Massa, en deuil

Et malgré cette fin catastrophique, elle se dit chanceuse d’avoir pu voir sa mère dans ses derniers instants, même si elle était derrière une bâche en plastique. D’autres n’ont pas eu ce privilège, dit-elle, pour se consoler.

Elle n’est pas la seule à avoir vécu des moments traumatisants, raconte Mélanie Wachon. Certaines personnes continuent de faire des cauchemars à propos des flashbacks.

Par exemple, dit-elle, une dame qui a veillé sur sa mère pour le reste de sa vie n’a pas réussi à effacer l’image de tous les morts dans le couloir de la résidence parce que la morgue était pleine.

Un autre homme est encore sous le choc car il a vu son père mort alors qu’il a pu communiquer via Skype avec l’aide d’une infirmière. En lui parlant, il s’est rendu compte – avant même l’infirmière – que son père ne respirait plus. On ne sait pas depuis combien de temps ce monsieur est mort…

Ce deuil n’est pas normal

Les familles d’environ 60 adultes décédés d’une infection au COVID-19 au siège social de Camilla Care Community à Mississauga, en Ontario, rendent hommage.

Photo : La Presse Canadienne / Nathan Dennett

Les travailleurs voient les personnes en deuil continuer à souffrir parce que leur chagrin est inachevé et inhabituel. Choc, colère, indignation ; les personnes endeuillées ont vécu et continuent de vivre une abondance d’émotions.

Ce qui est spécial dans ces morts, c’est le manque de fondement. Il y a quelque chose d’inexact, d’irréel, dit Mme Wachon.

Ils oscillent entre la frustration face aux mesures de santé publique, parfois très sévères, et la culpabilité de ne pas avoir su soutenir adéquatement leur proche.

Ils disent souvent : « Je ne l’ai pas accompagné, je l’ai abandonné », ajoutant que beaucoup continuent à imaginer les circonstances dans lesquelles leur proche est décédé.

De plus, les rites funéraires ont été complètement perturbés.

Les gens sont placés dans une sorte d’intermédiaire, suspendus. Ils savaient que l’homme était mort, mais ils attendaient non seulement des funérailles mais aussi qu’ils commencent leur deuil. Ils étaient dans une période d’hésitation et d’anxiété.

Selon Jean-Marc Barrot, si le numérique prend de plus en plus de place dans le monde funéraire, il ne pourra jamais parfaitement remplacer l’humain.

Se réunir en famille, recevoir les condoléances, toucher le corps du défunt, tout cela permet d’accepter que la personne soit vraiment décédée, explique M. Barrot. De plus, certaines personnes hésitent encore pour des raisons culturelles, générationnelles ou religieuses.

Il a ajouté que lors des funérailles virtuelles, de nombreuses personnes ne ressentent pas leurs émotions aussi fortement que si elles étaient face à face avec le défunt.

En raison des mesures sanitaires, de nombreuses familles ont dû limiter le nombre d’invités et proposer une cérémonie virtuelle.

Photo: Reuters / JOSE LUIS GONZALEZ

Même après des mois de funérailles plus tard, beaucoup pensent que leur deuil est incomplet, incomplet.

“Ils ont l’impression d’avoir à moitié pleuré deux fois. »

– Citation de Jean-Marc Barreau, Chaire Jean-Monbourquette

M. Barrot estime que les endeuillés pourront un jour résoudre leur deuil tardif, mais que la route sera sans doute sinueuse. Certains événements de la vie réveilleront leur chagrin pandémique non résolu, a-t-il déclaré.

De plus, pour Julie Mimo, le décès récent d’un ami dû au COVID-19 a provoqué beaucoup d’émotions. Elle a perdu plusieurs membres de sa famille pendant la pandémie et leurs funérailles ont été complètement chamboulées par les restrictions. Nous avons dû avoir des discussions sur qui pourrait être à l’enterrement. Mais c’est l’enfer de décider qui mérite d’être là, qui a le plus mal… Ce n’est pas humain.

Ainsi, chaque nouveau décès lui rappelle que sa famille n’a pas toujours pu célébrer les rites funéraires comme d’habitude. il me manque des pas [à mon deuil]. Il y a des pierres tombales que je n’ai pas encore vues.

Deuil parmi les agents de santé

Les personnels de santé ont dû faire face à de nombreux décès, parfois dans des conditions difficiles.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Les professionnels de santé qui ont vu de nombreux patients ou personnes âgées mourir du COVID-19 ont également vécu du deuil, mais aussi beaucoup d’impuissance, de culpabilité, de souffrance et de traumatisme.

C’est une forme de traumatisme pour certains. Ils vivent dans la souffrance morale. Ils ont assisté à des scènes vraiment difficiles, explique Mélanie Wachon.

Beaucoup lui ont dit qu’il souffrait d’épuisement, de stress post-traumatique et de cauchemars. Une infirmière m’a dit qu’elle avait rêvé toute la nuit qu’elle était prise par les mains d’un mort.

Emily Allard, professeure adjointe à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal, dit avoir vu de nombreux professionnels de la santé perdre le sens de leur travail. Mets ta main sur l’homme qui est en fin de vie; coupez-le; parle lui….