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Interview “Je n’y serais pas arrivée si…” Le Monde interviewe une personne sur un moment marquant de sa vie. La biochimiste hongroise de 67 ans, vice-présidente de BioNTech, raconte son exil aux États-Unis et sa persévérance à mener des recherches.
S’il faut retenir un visage de l’extraordinaire épopée du vaccin à ARN messager, ce sera le sien. Catalin Carrico collectionne les honneurs depuis un an. Cette chercheuse, qui à 67 ans n’est jamais allée à Paris, s’y est rendue deux fois en juin : pour y recevoir la Grande Médaille de l’Académie des sciences et le prix international L’Oréal-Unesco pour les femmes et la science. L’occasion pour la biochimiste hongroise, aujourd’hui vice-présidente de la société allemande BioNTech, de revenir sur les nombreux écueils qui ont jalonné sa carrière.
Je ne viendrais pas ici si…
… Si je n’avais pas été viré si souvent des postes que j’occupais. Mon histoire n’est pas celle d’une femme à succès qui accélère sa carrière, lance des promotions pour atteindre la renommée et les récompenses internationales. Pendant longtemps, le succès m’a même échappé. De l’extérieur, j’étais l’archétype du scientifique en difficulté. Et qui tombe.
Je voyais que je progressais, j’avais confiance et ça me rendait heureuse malgré tout. Mais les institutions dans lesquelles j’ai travaillé n’ont jamais été très favorables. D’un autre côté, tout le monde a fini par me montrer la porte. Sans cela, je n’aurais pas quitté la Hongrie, ni Temple University, la première institution qui m’a accepté aux États-Unis, ni Pennsylvania University par la suite, et je ne serais jamais allé à BioNTech…
Au final, je me suis rendu compte que le système est tel qu’il n’accorde des aides financières, des promotions, des bourses qu’à ceux qui gravitent déjà près du centre, où dominent les théories dominantes du moment. A l’inverse, l’originalité et l’indépendance s’affirment en périphérie. Le prix à payer est élevé, mais cela m’a permis de rester concentré sur mon objectif.
Commençons par votre premier match parallèle en Hongrie. Qu’est-il arrivé ?
Mon labo a perdu son financement. J’étais postdoc là-bas, je travaillais déjà sur l’ARN messager, et quand j’ai eu 30 ans, j’ai appris que je devais partir. J’ai adoré travailler dans ce centre de recherche, j’ai adoré la Hongrie. D’autres rêvaient des USA, pas moi du tout. Quand j’ai réalisé que je devais m’exiler si je voulais continuer à faire la biochimie que j’aimais, cela m’a terrifié.
Avez-vous eu une enfance heureuse ?
Oh ouais ! Mon père était boucher, ma mère comptable. Ils n’avaient pas dépassé l’école élémentaire, mais ils étaient tous les deux des gens intelligents. Mon père jouait du violon, multipliant instantanément des nombres à deux chiffres : 28 fois 64, boum !
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