France

Des prix d’épicerie gonflés ? Ah bon ?

PHOTO DE ROBERT SKINNER, LA PRESSE

L’inflation a considérablement augmenté les prix des denrées alimentaires.

Sylvain Charlebois Directeur principal, Laboratoire des sciences analytiques agroalimentaires, Université Dalhousie, Collaboration spéciale

Accuser certaines entreprises alimentaires d'”escroflation” semble facile, mais il faut faire la distinction entre les bonnes pratiques commerciales et les abus dans l’industrie alimentaire.

Posté à 8h30

Les allégations de fraude dans l’industrie alimentaire ont atteint un niveau record. Selon un récent sondage, 68 % des Canadiens croient que les entreprises alimentaires profitent du cycle inflationniste pour augmenter les prix, et pas seulement au détail. Alors que le Québec et la Colombie-Britannique ont déjà des recours collectifs contre l’industrie du boeuf, de nombreux groupes commerciaux et politiciens demandent au gouvernement fédéral d’enquêter.

Nous entendrons les consommateurs se plaindre des prix trop gonflés dans divers secteurs, tels que l’automobile, les télécommunications, les produits pharmaceutiques et les compagnies aériennes. Mais dans le secteur alimentaire, l’équilibre entre profits et sécurité alimentaire reste incroyablement délicat. Après l’énergie, la nourriture devient l’élément le plus volatil lors de la mesure de l’inflation, principalement en raison de la facilité avec laquelle les matières premières sont affectées par les conditions météorologiques, la main-d’œuvre et la géopolitique. La moitié des produits que l’on trouve en épicerie sont périssables et dépendent des chaînes d’approvisionnement du froid. Transporter les aliments de la ferme au magasin ou au restaurant reste un combat quotidien. Un problème signifie plus de déchets, plus de coûts et des prix alimentaires plus élevés.

Il est facile de blâmer les entreprises alimentaires. Des détaillants comme Provigo, IGA et Metro subissent le contrecoup des consommateurs en raison de leur rôle. Ces dernières semaines, plusieurs personnes ont reproché aux épiciers d’afficher des bénéfices historiquement élevés et les ont accusés de profiter du cycle inflationniste actuel. En regardant les résultats financiers de nos trois plus grands épiciers, nous remarquons que les chiffres sont restés constants pour la plupart d’entre eux.

Notre plus grand épicier, Loblaw, a affiché des ratios marge brute/bénéfice constants depuis 2017. Alors que les marges brutes variaient entre 29,35 % et 31,47 %, les bénéfices variaient entre 1,64 % et 3,53 % . Pour Empire/Sobeys et Metro, les résultats sont similaires. Les marges brutes d’Empire/Sobeys varient entre 23,97 % (2017) et 25,47 % (2021), et les bénéfices varient entre 0,67 % (2017) et 2,48 % (2021). ). Pour Metro, on observe des variations similaires à l’exception de 2018 où la rentabilité a atteint 11,93 %, possiblement en raison de l’acquisition des pharmacies Jean Coutu.

En effet, les bénéfices et les marges ont augmenté, mais très peu. Comparé aux institutions bancaires et aux autres grands acteurs de notre économie, l’écart reste relativement faible. N’oublions pas non plus que de nombreux Canadiens profiteront de ces bons résultats financiers, car la plupart des régimes de retraite au Canada détiennent des actions d’au moins une des trois grandes entreprises de vente au détail de produits alimentaires.

Cependant, les preuves de fraude dans l’industrie canadienne de la vente au détail de produits alimentaires sont faibles. Cela ne veut pas dire que la fraude n’existe pas dans l’alimentation.

Les prix de certaines catégories de produits sont surprenants. Mais quel est le seuil acceptable pour nous tous ? Essentiellement, à quoi ressemble exactement le prix trop élevé ? Certains consommateurs paient encore volontiers 28 $ pour des steaks à l’épicerie, ce qui fait augmenter les prix pour d’autres. L’offre et la demande.

Au-delà des détails, d’autres maillons de la chaîne d’approvisionnement restent plus difficiles à analyser, de nombreuses entreprises du secteur privé ne divulguant pas le contenu de leurs différents contrats. Une enquête plus approfondie est donc justifiée et les consommateurs ont parfaitement le droit d’être sceptiques étant donné que nous avons eu notre part de scandales de fixation des prix au cours des dernières années. Un bon exemple a été donné par le système de tarification du pain. Tout le monde gagnerait à examiner différents secteurs de l’industrie alimentaire, en dehors du commerce de détail, pour mieux comprendre le fonctionnement de notre chaîne d’approvisionnement alimentaire. Une enquête menée par le gouvernement profiterait à tout le monde, mais sa portée devrait être limitée car l’industrie est complexe.

L’inflation alimentaire atteindra bientôt un sommet au Canada. Les prix alimentaires continueront d’augmenter au cours des prochains mois, mais à un rythme beaucoup plus lent. 2022 était censée permettre la reprise après la pandémie, mais la Russie avait d’autres projets. Il faut garder à l’esprit que l’inflation alimentaire reste un phénomène économique tout à fait normal. Afin d’équiper adéquatement l’industrie afin que les Canadiens puissent recevoir des produits de qualité à des prix constants, les prix doivent continuer d’augmenter. Cependant, les derniers mois ont été insupportables pour de nombreuses familles. Le niveau idéal d’inflation alimentaire devrait se situer entre 1,5 % et 2,5 %, ce que nous obtenons depuis vingt ans, sauf depuis quelques mois.

Les Canadiens ont une industrie alimentaire solide, mais l’abordabilité des aliments est un défi pour bon nombre d’entre nous. Mais nous devons examiner rationnellement “l’escroflation” avant de blâmer qui que ce soit.