France

Agents de changement | L’avocat qui accuse l’église

Ils font l’actualité. Ce sont des agents de changement dans leur domaine. Mais nous savons peu ou rien à leur sujet. La Presse vous les propose tout l’été.

Posté à 5h00

Carolyn Touzin La Presse

Impossible de passer à côté de la caricature accrochée au mur à l’entrée.

Nous ne sommes pas un cabinet d’avocats conventionnel. Ici, nous luttons contre les abus de pouvoir. Surtout ceux perpétrés par la police et l’Église.

Même la décoration le met en valeur avec des traits audacieux.

Le dessin dénonce le double discours de l’Église catholique concernant les attentats perpétrés par des prêtres.

Au premier plan, un cardinal pleure publiquement le sort des enfants maltraités, parlant d’« un voile de tristesse qui enveloppe toute l’Église ».

Un avocat derrière elle invoque la défense du “voile corporatif” pour éviter d’indemniser ces mêmes victimes.

Vêtu de son éternel costume bon marché, Az Alain Arsenault nous accueille chaleureusement dans les bureaux lumineux et climatisés qu’il partage avec ses deux jeunes associés dans une tour au-dessus de la station de métro Sherbrooke.

Tout un contraste pour le procureur au civil de 69 ans, qui travaille seul de longues heures dans le “peak” – son terme – sur la rue Ontario.

Il a consacré sa vie à dénoncer le racisme systémique, la brutalité policière et à poursuivre les délinquants sexuels au nom de victimes sans le sou.

Tout nu dans la rue

Au cours de ses 30 premières années de pratique, il a souvent eu du mal à joindre les deux bouts. “J’étais nu dans la rue”, dit-il avec la candeur pour laquelle il est connu.

Aujourd’hui, ses idéaux n’ont pas changé. Ses fonds, oui. Son cabinet détient maintenant le plus grand nombre de recours collectifs contre des congrégations religieuses au Québec.

En 2011, Me Arsenault a conclu un premier règlement de 18 millions de dollars avec la Congrégation des frères de Sainte-Croix : une compensation financière pour quelque 200 anciens élèves agressés sexuellement par des membres de leur congrégation à Montréal entre les années 1950 et 1990. , notamment au Collège Notre-Dame.

Depuis, les actions collectives se sont multipliées. Son cabinet est impliqué dans 18 des 24 poursuites intentées contre des diocèses ou des communautés religieuses actuellement pendantes au Québec. «Montréal, Québec, Longueuil, Trois-Rivières, Amos, Saint-Hyacinthe», énumère-t-il en désignant une immense étagère sur laquelle reposent des piles de documents, classés par diocèse cible.

L’avocat a également participé à une conférence de presse avec son confrère Marc Belmare et les victimes en début de semaine, au cours de laquelle ils ont appelé le pape à reconnaître lors de sa visite prévue à Québec à la fin du mois les abus perpétrés par son église.

« Diriez-vous que vous êtes l’avocat qui fait trembler l’Église ? “, lui demandons-nous.

Cet enfant de la Révolution tranquille – très tôt indigné par la discrimination dont sont victimes les « Canadiens français » – éclate de rire de bon cœur. “J’étais un serveur de masse. Ils [les religieux] Je devrais être désolé », éclate-t-il avec l’humour baveux que nous lui connaissons.

« Ou du moins l’avocat qui la fait payer ? “, nous ajoutons.

« Cheikh, je ne sais pas. Paiement, oui. Le payer est clair, net et précis », répond-il en reprenant son sérieux.

Au total, les actions collectives fédèrent plus de 1 500 victimes. Tant de vies brisées sont passées par son bureau ces dernières années.

PHOTO PAR PATRICK SANFACON, LA PRESSE

Aux yeux d’Alain Arsenault, il est important de dénoncer les failles du système.

“Les gens me demandent souvent, ‘Est-ce que je vais aller mieux?’ Je leur dis toujours : “Je ne sais pas, je ne suis pas psychologue, mais tu vas aller mieux.” C’est clair pour moi, dit-il. Mais pour être guéri, il n’y en a peut-être qu’un sur 1 500 dont je peux dire : « Il est guéri. Et j’ai encore des doutes. »

Le cri de Louise

L’avocat se souviendra toujours du cri de son amie innue – Louise.

Ce cri, elle l’a poussé lors de son témoignage dans une audience privée à Washat Mac Mani-utenam, où les victimes des pères oblats ont été invitées à s’exprimer.

“Je l’entendrai sur mon lit de mort”, a-t-il déclaré. Inu chercha ses mots. Elle n’en a pas trouvé. C’est un cri profond qui est sorti de sa bouche. Quand elle était encore enfant, elle a été agressée à plusieurs reprises pendant des années par son père oblat.

Me Arsenault connaissait Louise depuis plus de 20 ans. Elle ne lui avait jamais parlé des agressions.

À la fin des années 1970, alors jeune étudiant en droit à l’UQAM, il devient actif au sein de la Ligue des droits et libertés. Bien qu’il ne soit pas encore avocat, la Ligue l’envoie sur la rive nord chez l’anthropologue Remy Savard.

Leur mission : enquêter sur la mort de deux jeunes pêcheurs innus sur la rivière Moisie ; et plus particulièrement sur le rôle possible des gardiens de corégones dans ces noyades.

C’est là qu’il rencontre Louise, la jeune vingtaine, tout comme lui. Elle est la “représentante” des familles des disparus. Il se souvient avoir pensé : elle ferait une bonne avocate. Elle est brillante. Elle a du “drive”. Mais la jeune femme n’ira pas à l’université.

Des décennies plus tard, Me Arsenault le découvre : un homme de l’Église – un véritable prédateur sexuel – l’a écrasée. Disparue maintenant, “elle avait des problèmes, sans doute liés à ce qu’elle souffrait”, tombe-t-il, excité.

L’avocate a une grande admiration pour la résilience des Premières Nations et des Inuits : « Nous ne pouvons pas imaginer ce qu’ils ont vécu individuellement et collectivement. »

L’autre Louise

Un deuxième client le marque à vie. Une autre Louise. Dans ce cas, ce n’est pas son vrai nom. Le chroniqueur Pierre Follia le lui attribue dans une série d’articles publiés dans les années 1980.

C’est l’histoire d’une mère faussement accusée par son ex-mari d’avoir abusé sexuellement de leur fille de 4 ans.

Un énième cas de vie détruite, cette fois par tout un système (police, DPJ, tribunal pour enfants), illustre Atty.

PHOTO PAR PATRICK SANFACON, LA PRESSE

Le petit côté “ennuyeux” du système d’Alain Arsenault ne l’a pas quitté depuis l’université.

“C’est épouvantable qu’on puisse déclencher un tribunal de la jeunesse, une Cour suprême, une chambre de la famille, un tribunal correctionnel pour un événement inexistant. Complètement inexistant », précise-t-il.

Le système a cru le père. Pas la mère. L’enquête policière a été menée avec une vision tunnel. À la fin, Louise a prouvé son innocence mais a traversé l’enfer.

Lorsque cette femme a frappé à la porte du bureau de Me Arsenault pour demander une indemnisation, l’avocat a accepté sans hésiter de prendre sa cause.

“On a chassé tout le monde sauf le juge de la jeunesse”, souligne-t-il, même s’il ne manquait pas d’envie. Les avocats des autorités impliquées – issus de grands cabinets – ont fait traîner la procédure dans l’espoir qu’elle et son avocat abandonnent.

Moi, Arsenault — pendant tout ce temps — je n’ai pas reçu un sou. “En gros, mes clients n’ont pas d’argent, donc pendant longtemps ils m’ont payé au pourcentage”, décrit-il. Autrement dit, en cas de défaite, il “mangeait ses chaussettes”.

Aujourd’hui, il ne « mange plus ses chaussettes ». Son cabinet a même été critiqué dernièrement pour avoir demandé des honoraires « exorbitants » dans le règlement du recours collectif intenté contre les Clercs de Saint-Viateur (7 millions de frais juridiques sur les 28 millions de règlement, soit un profit de 25 %). Le juge en charge…