Les plus jeunes enfants de leur classe, nés en juillet, août ou septembre, étaient plus susceptibles d’hériter d’un diagnostic de TDAH que ceux nés entre octobre et décembre. C’est ce que démontre une nouvelle étude à grande échelle menée par un groupe de chercheurs de l’UQAM auprès de 795 000 enfants québécois, un constat qui suggère un phénomène de surdiagnostic.
Posté à 5h00
Le Québec est le champion canadien de la prescription de psychostimulants, une classe de médicaments destinés à contrer les effets du trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH). Des chercheurs associés au département d’économie de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM ont voulu étudier l’effet du mois de naissance des enfants sur le diagnostic de TDAH.
Au Québec, la date limite pour entrer à l’école est le 30 septembre. Ainsi, les enfants nés en été et en septembre sont significativement plus jeunes que les autres élèves de la même classe qui fêtent leur anniversaire aux mois d’octobre, novembre et décembre. Ils sont parfois affectueusement appelés “bébés de classe”.
La Presse s’est procuré une copie de l’étude, qui attend actuellement l’approbation finale de l’Autorité universitaire québécoise, qui doit la publier plus tard cet hiver.
Les chercheurs ont recueilli les dossiers de la Régie de l’assurance maladie de 794 460 enfants de dix cohortes différentes nés entre 1996 et 2005, qui auraient donc pu suivre des cours au Québec depuis 2000. « Un très grand échantillon », souligne l’un des coauteurs, Pierre Lefebvre. La recherche a duré près d’un an.
Et leurs résultats sont inquiétants. Quelle que soit la cohorte étudiée, si l’on compare les plus jeunes enfants de leurs classes – ie. ceux nés aux mois de juillet, août ou septembre – avec les plus gros élèves – ceux nés en octobre, novembre ou décembre – il y a “un bond énorme, une rupture significative” dans les diagnostics de TDAH, résume M. Lefebvre.
PHOTO DU SITE WEB DE L’UQAM
Pierre Lefebvre, professeur agrégé au Département d’économie de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM
Combiné du primaire et du secondaire, le pourcentage d’enfants diagnostiqués avec le TDAH était en moyenne de 20,8 % dans le groupe d’enfants le plus jeune dans les classes, tandis que dans le groupe le plus âgé, il était de 15,4 %. Une différence de plus de 5 points de pourcentage. Si l’on considère uniquement la cohorte la plus récente, celle des personnes nées en 2005, la différence entre les deux groupes atteint 7 points de pourcentage : 20 % des plus jeunes enfants ont été diagnostiqués, contre 13 % des plus âgés.
Par conséquent, il existe une “forte probabilité de surdiagnostic et de surtraitement du TDAH au cours des années observées”, ont écrit les chercheurs.
Le TDAH est susceptible d’être confondu avec les comportements d’inattention observés par les enseignants ou les parents et les turbulences des jeunes enfants au cours des premières années de scolarisation.
Extrait de l’étude des chercheurs de l’UQAM
Ce schéma reste similaire même si nous différencions les sexes. Les garçons sont deux fois plus susceptibles d’hériter d’un diagnostic de TDAH au Québec, selon d’autres études. Mais les travaux des chercheurs montrent que les filles nées en juillet, août ou septembre sont également plus susceptibles d’être diagnostiquées que les filles plus âgées de leur classe.
Ils montrent également que ce surdiagnostic des jeunes élèves est particulièrement frappant entre 6 et 12 ans, donc au primaire où les différences de maturité entre enfants d’une même classe sont les plus marquées.
Coûts de 58 millions
Ce « surdiagnostic » et ce « surtraitement » ont entraîné des coûts de 58 millions pour les enfants nés entre 1996 et 2005 au Québec, ont estimé les chercheurs. Ces enfants mal évalués coûteraient 17 millions de trop en services médicaux et 41 millions en médicaments.
Pour étayer leur hypothèse, les chercheurs ont effectué la même comparaison pour d’autres diagnostics médicaux dans les mêmes cohortes. Nous avons étudié la fréquence des diagnostics de pneumonie, bronchite, asthme, obésité, diabète, anorexie, dépression. Cependant, pour aucune de ces maladies, il n’a été possible d’établir une relation significative entre le mois de naissance de l’enfant et le diagnostic médical.
Le seul diagnostic où il y avait une différence notable pour les jeunes enfants en classe est resté celui du TDAH.
Pour Pierre Lefebvre, la conclusion est évidente : « Nous devons être plus prudents dans nos diagnostics. Il faut refléter les excès par rapport à [diagnostic de] TDAH. »
Même constat dans d’autres études
Cette étude au Québec vient s’ajouter à des travaux de même nature qui ont été menés sur tous les continents, souligne la sociologue Marie-Christine Brault de l’Unité canadienne de recherche sur l’enfance, la médecine et la société de l’Université du Québec à Chicoutimi.
PHOTO JEANNOT LÉVESQUE, LE QUOTIDIEN ARCHIVE
Sociologue Marie-Christine Bro
“Presque toutes ces études montrent que les élèves les plus jeunes sont à risque de recevoir un diagnostic de TDAH et d’être traités”, dit-elle. En bref, les symptômes liés à l’âge sont associés au TDAH. Le suivi reste similaire dans tous les pays, même si le moment de l’entrée à l’école est différent.
Mme Brault a salué le « travail monastique » effectué par le groupe de chercheurs québécois. La taille de l’échantillon est énorme, souligne-t-elle. De plus, les données provenaient de bases de données gouvernementales et le TDAH a été comparé à d’autres problèmes de santé. « Cette étude est vraiment solide. »
Mme Brault elle-même a effectué des travaux comparant le Québec à la Belgique sur la question des diagnostics de TDAH. Sur le terrain, les enseignants sont conscients de la réalité de ce qu’ils appellent les “bébés de la classe”, dont le comportement est parfois plus immature que celui des autres élèves, dit-elle.
Actions demandées
Globalement, environ 7,6 % des Québécois de moins de 25 ans ont reçu un diagnostic de TDAH au Québec, selon une étude de 2019 de l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS). Dans tous les groupes d’âge, l’utilisation de médicaments pour le TDAH a fortement augmenté depuis 2006, a montré l’INESSS.
Après l’étude de l’INESSS, un groupe de pédiatres a déploré le recours trop facile aux médicaments pour traiter le TDAH, un taux trois fois plus élevé au Québec que dans le reste du Canada. Une commission parlementaire a alors été formée à Québec pour se pencher sur la question. Elle a présenté son rapport en 2020.
Depuis, déplore Marie-Christine Brault, « deux ans se sont écoulés et aucune démarche ne semble avoir été franchie. Cependant, le problème est toujours bien réel et l’augmentation des prescriptions se poursuit.”
Appel à tout le monde
Êtes-vous le parent d’un des plus jeunes enfants de leur classe qui a reçu un diagnostic de TDAH ? Nous aimerions connaître votre expérience.
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