Je peux vous le dire tout de suite : ma tête ne se compose pas de notre système de vote. Je pense spontanément à cette phrase : deux choses peuvent être vraies.
Posté à 12h58
Vrai : Notre système primaire crée parfois des distorsions absurdes et injustes. Comme un gouvernement élu par 41 % des Québécois, qui a remporté une super majorité de 90 députés sur 125, soit 72 % des sièges.
Comme le Parti Québécois, qui transforme 14,6% des suffrages en trois sièges… Contre 21 sièges pour 14,4% des suffrages au Parti libéral.
Vrai : Un vote purement proportionnel, que beaucoup espéraient depuis lundi soir, serait probablement un aller simple vers un système politiquement instable.
Je sais qu’il existe d’autres formes de proportionnelle.
Mais de nombreux citoyens font circuler depuis lundi soir des prédictions électorales fabriquées de toutes pièces en se basant sur le portrait d’une Assemblée nationale élue au scrutin proportionnel pur, extrapolée à partir des pourcentages recueillis par les cinq principaux partis en lice.
Pour rappel : la CAQ sera majoritaire dans ce scénario électoral fictif, et les quatre autres partis seront représentés différemment à l’Assemblée nationale.
Et tous ceux qui rêvent d’un vote à la proportionnelle pure (X % des suffrages = X sièges) disent, en passant sur ces graphiques : ici, là, ce serait juste !
Permettez-moi d’ajouter une mise en garde à cet enthousiasme.
D’abord, l’évidence : les Québécois ne voteraient pas de la même façon dans un système proportionnel. La personne qui vote « stratégiquement » dans sa circonscription votera-t-elle de même proportionnellement ? Nul ne le sait, n’importe qui peut s’en douter. Le PQ ne votera-t-il pas à Westmount? Le plus probable.
C’est précisément pour cette raison que prendre les pourcentages de voix des suffrages exprimés lundi et les projeter dans une Assemblée nationale fictive, où chaque parti dispose d’un nombre de députés équivalent à son pourcentage de voix, est sévèrement limité.
Ce système encourage alors la multiplication des partis. Prenez Israël. Le seul obstacle à l’accès à la Knesset est de recueillir 3,25% des voix. Ensuite, le nombre de sièges est proportionnel au pourcentage collecté. C’est fondamentalement fantastique. En réalité, c’est problématique.
Le gouvernement israélien actuel est une coalition. Cela arrive souvent. Savez-vous combien de partis composent la coalition ?
Huit.
Peu de gouvernements israéliens achèvent des mandats de quatre ans en raison de l’instabilité. Les coalitions dans un tel système sont, bien sûr, souvent instables.
Depuis 2019, les Israéliens ont été appelés à voter quatre fois. Et ils sont à nouveau appelés à voter, le 1er novembre. Cinq choix en trois ans.
Ainsi, le système proportionnel pur populaire de lundi encourage également la création de partis marginaux. Si QS est trop à gauche pour vous, rassurez-vous il y aura encore plus de partis de gauche dans un système proportionnel… Ce qui pourrait tenir le rapport de force. Il en va de même pour l’espace politique à droite d’Eric Duheim : il sera occupé par des partis.
Notre système fait naître pour la première fois des distorsions qui sont autant d’injustices. Bien sûr. Mais elle crée aussi une stabilité dont l’importance est sous-estimée. C’est cette stabilité qui permet d’adopter des lois qui ne passeraient probablement jamais dans des parlements de coalition.
Exemple : la loi 101. Le PQ de 1976 a été élu avec 41 % des voix, pour une confortable majorité de 71 sièges sur 110. Tous les autres partis se sont opposés à la loi 101. Dans un système proportionnel pur, comme beaucoup le veulent depuis lundi, je Je ne suis pas sûr que la loi 101 était sur le point de voir le jour.
Le système proportionnel mixte souhaité par le Mouvement pour une nouvelle démocratie (MDN) conserverait 125 sièges parlementaires. Mais le Québec passera à 80 circonscriptions : chacune votera pour « son » député. Les 45 sièges restants seront appelés sièges « de compensation », où les gens voteront pour un parti à partir d’une liste de candidats1…
Ainsi, lundi, vous pourriez voter pour “votre” député ET pour un autre parti qui vous a impressionné.
Le seuil d’entrée à l’Assemblée nationale pour ce modèle : 10 % des voix, pour le volet rémunération.
Ce système proportionnel mixte conduira-t-il à des distorsions ? Peut-être, mais nous ne savons pas comment les gens voteraient dans un système proportionnel mixte.
Ce système conduira-t-il à l’instabilité ? C’est difficile à dire : on ne sait pas combien de partis surgiraient dans un tel système.
Parfois, j’ai envie de dire que je préférerais le système actuel, mais avec un découpage plus juste de 125 circonscriptions. Une personne, un vote, un point, un sexe. Car, en tant que citoyen de Montréal, je grince des dents quand je vois que la circonscription montréalaise de Gwen (42 067 électeurs inscrits) a le même poids politique que la circonscription nord-côtière de René-Lévesque (32 522 électeurs inscrits) et celles des Îles-de -la-Madeleine (11151).
C’est aussi une injustice : le vote des citoyens des régions a plus de poids que celui des citoyens.
Mais dans des moments comme ceux-ci je me mobilise : le Québécois en moi découvre que la formule purement mathématique « une personne, un vote » serait injuste envers mes compatriotes qui n’habitent pas dans les grands centres, même si elle était plus juste envers les électeurs de les grands centres-villes. Le grand territoire québécois fait partie de son identité et il doit vivre politiquement. C’est une injustice que j’accepte.
Bref, comme je l’ai dit : deux choses peuvent être vraies. Le système actuel peut créer des injustices, mais l’alternative n’est pas nécessairement plus juste.
1.
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